Biographie et premiers pas dans la parfumerie
Olivia Giacobetti naît en avril 1966 à Boulogne-Billancourt, en banlieue ouest de Paris (France). Elle grandit dans un environnement créatif. Son père, Francis Giacobetti, est photographe et réalisateur. Cette atmosphère familiale, marquée par le travail de l’image et de la lumière, lui donne tôt un goût pour la sensation discrète, la nuance, le détail bien posé.
Son entrée en parfumerie se fait par le travail, jeune. À seize ans, elle commence à travailler auprès d’Annick Goutal, parfumeuse parisienne qui développe alors une signature claire et féminine, à distance des grandes maisons. Cette première expérience la place dès l’adolescence dans une culture du parfum lisible, douce, sans démonstration.
L’année suivante, elle rejoint Robertet, maison de matières premières naturelles fondée à Grasse (France) en 1850. Elle y reste sept ans comme assistante parfumeuse. Cette période est décisive. Robertet est l’une des références mondiales de la matière naturelle, ses extraits servent une grande partie de la parfumerie haut de gamme. La jeune Giacobetti y apprend à reconnaître, manipuler et doser des absolues végétales rares : iris, foin, mousse, thé, fleurs blanches.
Son apprentissage suit donc une voie atypique pour sa génération. Elle ne passe pas par les filières d’école courantes au moment de ses débuts. Elle se forme en atelier, à l’épreuve de la matière, dans une maison de naturels. Ce passage façonne ce qui deviendra sa marque : un goût pour les ingrédients reconnaissables, une écriture sobre, une attention soutenue à la transparence de la composition.
En 1990, à vingt-quatre ans, elle fonde sa propre structure, Iskia, depuis un petit jardin-laboratoire du neuvième arrondissement de Paris. Elle commence alors à recevoir des commandes de maisons de parfumerie de niche en plein essor, dont L’Artisan Parfumeur, Diptyque et Hermès. Cette indépendance précoce est rare. Elle traduit aussi un caractère : Giacobetti veut composer pour des maisons qui partagent une exigence éditoriale, pas pour un mass-market.
Sa génération, formée à la fin des années 1980 et au début des années 1990, voit naître la parfumerie de niche moderne en Europe. Annick Goutal en 1981, L’Artisan Parfumeur en 1976, Diptyque dès 1968 pour les bougies puis dans les années 1980 pour les eaux : un terrain nouveau se met en place, à distance de la grande parfumerie de luxe française traditionnelle. Giacobetti grandit professionnellement à l’intérieur de ce mouvement et en devient l’une des voix régulières.
Travail pour L’Artisan Parfumeur dans les années 1990 et 2000
L’Artisan Parfumeur, fondée à Paris en 1976 par Jean Laporte, est l’une des premières maisons à revendiquer le statut de parfumerie d’auteur en France. Quand Giacobetti commence à y signer ses premières compositions, la maison cherche des voix capables d’assumer une écriture singulière, à distance des codes industriels.
Sa première signature pour la maison est Premier Figuier, lancé en 1994. Le parfum installe immédiatement un vocabulaire neuf. Avant Premier Figuier, le figuier existe peu dans la parfumerie de luxe. Giacobetti en restitue plusieurs facettes simultanément : la feuille verte coupée, le lait blanc qui perle au pétiole, la chair mûre, l’écorce sèche. Le résultat est lumineux, légèrement amer, sans gourmandise lourde. Premier Figuier devient une signature de la maison et une référence olfactive de la décennie.
Six ans plus tard, en 2000, elle signe Tea for Two, qui prolonge la même logique sur un autre terrain. Le parfum développe un accord thé noir, miel et épices fumées, avec une tenue inhabituelle pour ce type de matière, traditionnellement délicat à fixer. C’est un parfum de saison froide, chaleureux et tendu, qui m’a longtemps tenu lieu de point de bascule personnel vers l’automne.
Entre ces deux dates, Giacobetti compose pour la maison plusieurs autres références qui prolongent son écriture des matières discrètes : un thé d’été, un foin lumineux, une note de figue plus dépouillée. La cohérence est nette. Là où d’autres parfumeurs cherchent le contraste et la puissance, elle cherche une transparence soutenue, un sillage qui laisse la peau respirer.
Ce travail pour L’Artisan Parfumeur installe à long terme une certaine idée de la parfumerie de niche à la française : une écriture sobre, un ingrédient cardinal lisible, une cohérence éditoriale assumée. Ces fiches restent aujourd’hui les plus citées de son catalogue dans la presse spécialisée et sur les forums.
La maison ne lui a pas confié uniquement des fiches isolées. Sur une période de plus de quinze ans, Giacobetti devient l’une des voix éditoriales récurrentes de L’Artisan Parfumeur, aux côtés de parfumeurs comme Bertrand Duchaufour. Cette fidélité longue à une maison est rare. Elle suppose une confiance partagée entre la direction de création et le nez, et une capacité à varier sans s’épuiser.
Le figuier comme matière signature : Philosykos et Premier Figuier
Le figuier est devenu, à partir du milieu des années 1990, une matière de la parfumerie contemporaine grâce au travail de Giacobetti. Deux fiches font date : Premier Figuier pour L’Artisan Parfumeur en 1994, et Philosykos pour Diptyque en 1996. Les deux parfums sont signés de sa main et constituent, à deux ans d’intervalle, une variation sur le même arbre.
Le défi technique est précis. Le figuier ne se distille pas. Il faut donc reconstituer son odeur par accord, à partir de plusieurs matières premières : feuille verte (par exemple stémone, galbanum), lait laiteux (notes lactoniques), bois (cèdre, santal), fruit (pêche, prune). Giacobetti construit cet accord avec une économie de moyens qui a marqué la profession.
Premier Figuier privilégie la chair mûre du fruit, légèrement crémeuse, posée sur un fond de santal et de fruits secs. Philosykos, deux ans plus tard, déplace le centre vers la feuille verte coupée et le bois clair. Le parfum est plus aérien, plus net, plus minéral. Diptyque en a fait l’un des piliers de son catalogue, et l’une des références internationales de la maison.
L’écart entre les deux fiches est révélateur. Une parfumeuse capable de signer deux portraits de la même matière à deux ans d’intervalle, sans répétition et sans redite, démontre une attention rare à l’angle. Ce n’est pas le sujet qui change, c’est le regard sur le sujet. À mon sens, c’est ce dialogue entre les deux fiches qui fait du figuier une matière de la parfumerie contemporaine, plutôt que la fiche prise isolément.
Le succès commercial confirme l’impact. Premier Figuier et Philosykos restent au catalogue de leurs maisons respectives depuis leur lancement. Plusieurs autres parfumeurs ont ensuite repris le figuier, parfois directement inspirés par ces deux fiches, parfois en proposant une lecture plus boisée ou plus gourmande. Aucune de ces réinterprétations n’a déplacé les deux originales de leur place de référence.
L’arrivée du figuier dans la parfumerie a aussi modifié la pratique des notes vertes. Là où le galbanum ou le vétiver portaient seuls la fraîcheur verte des compositions des années 1970 et 1980, la feuille de figuier installe une verdeur laiteuse, plus douce, plus lisible pour un public large. Cette accessibilité, sans concession sur la qualité, explique en partie le succès commercial des deux fiches signées par Giacobetti.
IUNX, le studio fondé en 2003
En mars 2003, Olivia Giacobetti fonde son propre studio de parfumerie, IUNX, avec le soutien du groupe japonais Shiseido. La boutique d’origine se trouve au 48–50 rue de l’Université, à Paris (France), dans un espace conçu avec son père Francis Giacobetti. Le lieu mêle fontaine, nénuphars, machine à mouillettes prêtes à sentir, et macarons aromatisés aux parfums de la maison.
L’ambition d’origine est claire : créer une cinquantaine de compositions, signées d’une seule parfumeuse, dans un lieu unique. Le projet est éditorialement radical à une époque où la parfumerie de niche se construit le plus souvent autour de plusieurs nez. IUNX propose au contraire une signature solo, identifiable, sans dispersion.
La gamme inaugurale compte une dizaine de fiches, autour d’une écriture reconnaissable : eaux fraîches, accords d’encens léger, bois clairs, fleurs blanches sans lourdeur. L’Ether eau de parfum et Splash Forte figurent parmi les références phares. L’écriture y est plus aboutie encore que dans les commandes pour d’autres maisons, parce qu’elle n’est plus contrainte par un brief extérieur.
Le projet ne trouve pas immédiatement son public. La boutique d’origine ferme deux ans après son ouverture. À partir de 2006, les produits IUNX sont distribués depuis une boutique installée à l’Hôtel Costes à Paris, pour lequel Giacobetti avait déjà créé une signature olfactive en 1995. En 2016, une nouvelle boutique IUNX ouvre au 13 rue de Tournon, dans le sixième arrondissement parisien.
IUNX joue un rôle particulier dans son parcours. La maison concentre, sans intermédiaire, ce qu’elle veut vraiment faire en parfumerie. Pour qui suit son travail, IUNX est moins une marque qu’une œuvre. Le studio existe encore aujourd’hui, avec une diffusion confidentielle assumée et une clientèle fidèle à sa écriture.
L’écriture IUNX privilégie les compositions courtes, lisibles, sans architecture de pyramide trop appuyée. La cohérence est revendiquée comme un parti pris artistique : tout y respire la même main. Pour qui découvre la parfumerie d’auteur, IUNX donne à entendre ce qu’une voix solo peut produire de plus radical.
Autres collaborations notables (Hermès, Frédéric Malle, Honoré des Prés)
En parallèle de son travail pour L’Artisan Parfumeur, Diptyque et son propre studio IUNX, Giacobetti a signé pour plusieurs autres maisons des compositions qui prolongent son style.
Pour Hermès, elle signe Hiris en 1999. Le parfum est entièrement construit autour de l’iris, matière difficile et coûteuse, qu’elle traite ici en facette poudrée et lumineuse. C’est l’une des premières interprétations contemporaines majeures de l’iris en parfumerie de luxe, et un point de bascule dans la place donnée à cette matière dans les années qui suivent. Hiris reste cité comme l’un des grands iris français, aux côtés d’Iris Silver Mist de Serge Lutens.
Pour les Éditions de Parfums Frédéric Malle, elle compose En Passant en 2000. Le parfum est un portrait de lilas de printemps, accompagné d’une note de farine de blé tendre, de concombre vert et d’eau de pluie. L’effet est saisissant : un floral à hauteur de visage qui n’écrase rien, qui passe sans peser. Frédéric Malle a souvent décrit ce parfum comme une démonstration de transparence. En Passant fait partie des piliers des Éditions de Parfums et illustre parfaitement ce que Giacobetti sait faire d’une matière apparemment fragile.
Plus tard dans sa carrière, elle prolonge son écriture dans une autre direction avec Honoré des Prés, maison fondée en 2008 par Christian David, dédiée à la parfumerie biologique et certifiée Ecocert. Giacobetti y compose une collection entière de parfums faits à partir d’ingrédients d’origine 100 % naturelle et de cultures biologiques. Le projet est exigeant techniquement : la palette d’une parfumeuse se trouve réduite, mais Giacobetti y trouve un terrain compatible avec sa écriture, déjà tournée vers les matières naturelles depuis Robertet.
Pour Guerlain, elle a également signé Petit Guerlain dans les années qui ont suivi sa fondation d’Iskia, parfum destiné aux jeunes enfants. Cette commande, marginale dans son catalogue, n’en reste pas moins révélatrice : on ne confie pas un projet de cette nature à n’importe quel nez. Il faut une capacité à composer la douceur sans mièvrerie, ce qui est précisément l’une de ses forces.
D’autres maisons et lieux ont sollicité son travail au fil des années : signatures olfactives de boutique, parfums d’édition limitée, eaux pour des hôtels parisiens. Cette diversité de commandes témoigne d’une reconnaissance professionnelle stable, à défaut d’une présence médiatique massive. Les bons parfumeurs sont parfois ceux dont les commanditaires savent qu’ils livrent un résultat fidèle au cahier des charges sans bruit superflu.
Signature olfactive et place dans l’histoire récente
La signature olfactive d’Olivia Giacobetti se laisse décrire avec quelques mots reconnaissables. Transparence d’abord, qui désigne une composition où chaque ingrédient garde sa lisibilité au lieu de se fondre dans un magma. Aquosité ensuite, qu’elle obtient par des accords de feuille mouillée, de pluie, de pierre humide. Végétal sec aussi : le foin, la paille, le thé noir, la feuille de figuier. Et une douceur sans gourmandise, où le sucre n’est jamais une fin.
Cette écriture la distingue de plusieurs contemporains directs. Jean-Claude Ellena, longtemps parfumeur exclusif chez Hermès, travaille lui aussi sur une parfumerie de la sobriété et de la lisibilité. Annick Menardo, Bertrand Duchaufour ou Mathilde Laurent partagent à des degrés divers un goût pour la transparence. Giacobetti reste néanmoins identifiable. Sa singularité tient à un certain refus du démonstratif et à une attention soutenue au végétal vivant, par opposition aux constructions plus boisées ou plus florales.
J’ai souvent pensé, en travaillant sur Osmetheca, que sa place dans l’histoire récente de la parfumerie tient à un déplacement assez net. Avant elle, le figuier n’existait pratiquement pas dans la parfumerie de prestige. Le thé non plus, en tout cas pas avec cette précision. Après elle, ces matières font partie du vocabulaire courant, repris par des dizaines de parfumeurs. Cela suffit à inscrire son nom dans la généalogie courte des voix qui ont étendu la palette.
Une question revient parfois dans la presse : pourquoi Giacobetti n’est-elle pas plus médiatique ? La réponse paraît tenir à sa pratique. Elle accepte peu d’entretiens, communique peu sur ses choix techniques, préfère que les fiches parlent. Cette discrétion ne diminue pas son influence, elle la rend simplement moins visible que celle de parfumeurs plus présents en presse écrite ou en vidéo.
En 2026, son catalogue continue d’irriguer la parfumerie de niche. Premier Figuier, Philosykos, Hiris, En Passant et Tea for Two figurent dans les guides d’achat de la presse spécialisée internationale. IUNX poursuit son existence parisienne. Ses fiches plus rares (Honoré des Prés, créations Hôtel Costes) circulent dans une communauté de connaisseurs. Pour la rédaction d’Osmetheca, son nom vaut comme un repère : une manière d’écrire un parfum sobre, lisible, intelligent, dont on ressort sans se sentir alourdi.
Sa carrière offre aussi une leçon de cohérence sur trois décennies. Peu de parfumeurs traversent les années 1990, 2000, 2010 et 2020 sans virages opportunistes. Giacobetti, elle, a maintenu une écriture stable, en l’étirant simplement vers de nouvelles matières (iris, thé, lilas, foin) sans la trahir. À l’heure où la parfumerie subit des cycles de mode rapides, cette continuité fait figure de discipline éditoriale.
Pour Osmetheca, l’intérêt de revisiter son parcours en 2026 tient à un constat simple. La parfumerie de niche dont nous parlons aujourd’hui doit beaucoup à ses choix : refus du démonstratif, attention au végétal, transparence revendiquée, fidélité longue à quelques maisons. Plusieurs de ces marqueurs se retrouvent chez la nouvelle génération de parfumeurs indépendants. Le travail de Giacobetti continue donc d’irriguer la pratique présente, par filiation directe ou par influence diffuse.
Voir aussi
Sources et méthodologie
Ce portrait éditorial est construit par croisement de sources autoritaires publiques. Chaque date, attribution et création citée est confrontée à au moins trois sources convergentes : la fiche Wikipédia d’Olivia Giacobetti, sa fiche parfumeuse sur Fragrantica, son catalogue sur Parfumo, les sites officiels des maisons concernées (L’Artisan Parfumeur, Diptyque, Frédéric Malle, Hermès, Honoré des Prés, IUNX), et la presse spécialisée internationale (Bois de Jasmin, Now Smell This, ÇaFleureBon, Basenotes, Süskind, Persolaise). L’attribution de L’Ombre dans l’Eau de Diptyque (1983) revient au parfumeur Serge Kalouguine et non à Olivia Giacobetti, contrairement à une confusion parfois rencontrée. Les éléments de formation académique de Giacobetti (ISIPCA, Cinquième Sens) ne sont pas documentés par trois sources convergentes et ont donc été décrits prudemment, sans attribution directe, en s’appuyant sur les éléments confirmés : passage par Annick Goutal à 16 ans, sept années chez Robertet, fondation d’Iskia en 1990.
- Wikipédia : Olivia Giacobetti, biographie, formation, catalogue, IUNX
- Fragrantica : fiche parfumeuse Olivia Giacobetti, catalogue exhaustif
- Parfumo : créations attribuées et dates de lancement
- Bois de Jasmin : entretien et analyse de signature par Victoria Frolova
- Now Smell This : archives critiques sur ses compositions
- ÇaFleureBon : portrait The Trailblazer of Transparency
- Bois de Jasmin : archives IUNX, fiches techniques
- Fragrantica : Premier Figuier, L’Artisan Parfumeur, 1994
- Fragrantica : Philosykos, Diptyque, 1996
- Fragrantica : En Passant, Frédéric Malle, 2000
- Site officiel Frédéric Malle : page parfumeuse Olivia Giacobetti
- Site officiel Honoré des Prés : collaboration Olivia Giacobetti
- Basenotes : Greatest Hits Olivia Giacobetti
- Wikiparfum : fiche parfumeuse et catalogue indépendant