Formation et parcours
Henri Alméras naît en 1892 en Bretagne (France), dans une famille d'officier de garnison. Il se montre dès l'école très doué pour la chimie, ce qui oriente ses années de formation et le destine à un métier de laboratoire. Son service militaire en 1913 est suivi d'une mobilisation au front en 1914, et c'est sur le front d'Orient, en Macédoine, qu'il rencontre pour la première fois le couturier Jean Patou, alors lui-même engagé. La rencontre fortuite des deux hommes dans les Balkans posera le socle de la collaboration qui dominera la carrière d'Alméras.
À la fin de la guerre, Henri Alméras passe brièvement par le laboratoire de physique de Dunlop, avant de rejoindre les ateliers d'Antoine Chiris à Grasse (France), grande maison de matières premières et de composition de la Côte d'Azur. Il y reçoit une formation par compagnonnage pendant quatre ans, aux côtés notamment d'Ernest Beaux et de Vincent Roubert, deux figures qui marqueront comme lui l'école française des années 1920. C'est dans le laboratoire Chiris qu'il apprend la connaissance précise des matières naturelles de Grasse, en particulier la rose de Mai et le jasmin, qui structureront toute son écriture pour Jean Patou.
Il entre ensuite chez Les Parfums de Rosine, la maison de parfumerie créée par le couturier Paul Poiret. Son activité chez Les Parfums de Rosine est confirmée à partir de 1923, certains historiens estiment qu'il aurait été présent dans la maison dès 1914. Chez Rosine, il compose une partie du catalogue Poiret et s'inscrit dans le premier grand mouvement de parfumerie de couturier qui caractérise les années 1910 et 1920 à Paris.
En 1925, il quitte Rosine pour les Parfums d'Orsay, où il croise brièvement Henri Robert, futur successeur d'Ernest Beaux chez Chanel. Cette parenthèse est courte. La même année, il retrouve Jean Patou et accepte de prendre en charge la création parfumée de la maison de couture du XVIᵉ arrondissement de Paris (France). Il y signe d'emblée un triptyque qui inaugure la ligne de parfums Jean Patou : Amour Amour, Que Sais-Je? et Adieu Sagesse, lancés le 6 juin 1925 à l'Exposition internationale des Arts décoratifs de Paris, au moment où Guerlain dévoile Shalimar.
La collaboration avec Jean Patou se prolonge sur plus d'une décennie. Henri Alméras y compose Chaldée en 1927, Cocktail et Joy en 1930, puis Vacances en 1936 et Colony en 1938. Wikipédia indique qu'il est resté chez Patou jusqu'en 1933, mais les attributions documentées pour Vacances et Colony dans les archives Fragrantica et Parfumo prolongent factuellement sa contribution à la maison jusqu'à la fin des années 1930. Il poursuit en parallèle des activités d'auteur et de peintre, qui prolongent son intérêt initial pour la chimie par un travail plus libre sur la couleur et le mot.
Henri Alméras meurt en 1965 en France, à l'âge de soixante-treize ans environ. Son nom reste durablement associé à celui de Jean Patou et à la signature florale ample de la maison, que la collection Heritage du groupe a remise en circulation à partir des années 2010 avec les réinterprétations de Thomas Fontaine.
Parfums emblématiques
L'œuvre d'Henri Alméras se déploie principalement entre 1925 et 1938 chez Jean Patou. Voici six compositions qui structurent son catalogue.
| Année | Maison | Parfum | Famille olfactive |
|---|---|---|---|
| 1925 | Jean Patou | Amour Amour | Floral fleuri |
| 1925 | Jean Patou | Que Sais-Je? | Chypré fruité |
| 1925 | Jean Patou | Adieu Sagesse | Floral épicé |
| 1927 | Jean Patou | Chaldée | Ambré floral |
| 1930 | Jean Patou | Joy | Floral fleuri |
| 1936 | Jean Patou | Vacances | Floral vert |
| 1938 | Jean Patou | Colony | Chypré cuiré |
Signature olfactive
Henri Alméras s'inscrit dans la famille des grands floraux opulents de l'école française, construits autour des matières naturelles de Grasse. Sa formation chez Antoine Chiris l'a installé dès l'origine dans la connaissance fine de la rose de Mai et du jasmin de Grasse, deux matières qu'il utilise en concentration élevée tout au long de sa carrière. Avec Joy en 1930, il pousse cette logique jusqu'à son extrême : la maison Jean Patou communique sur une formule construite autour d'une dose record de ces deux fleurs, et présente le parfum comme le plus cher du monde au lendemain du krach boursier d'octobre 1929.
Au-delà de Joy, son écriture s'illustre par la capacité à assumer la richesse des matières naturelles dans des compositions féminines lisibles. La trilogie de 1925, Amour Amour, Que Sais-Je? et Adieu Sagesse, joue le triptyque comme un récit en trois temps de l'histoire amoureuse, chaque parfum étant rattaché à une couleur de cheveux : blondes pour le premier, brunes pour le deuxième, rousses pour le troisième. C'est l'un des premiers exemples documentés de segmentation olfactive assumée dans la parfumerie de couturier. Chaldée en 1927 transpose cette signature vers un registre ambré et solaire, en clin d'œil à la fameuse Huile de Chaldée de Jean Patou, première huile bronzante de l'histoire commerciale.
Les compositions de la fin des années 1930 prolongent ce répertoire vers d'autres familles. Vacances en 1936 explore un floral vert autour de l'aubépine, du galbanum, de la jacinthe et du mimosa, qui rompt avec l'opulence pour aller vers une fraîcheur lumineuse. Colony en 1938 introduit un accord chypré cuiré marqué par l'ananas en tête et l'iris, l'œillet et le vétiver au cœur, dans le registre des grandes compositions coloniales de l'entre-deux-guerres. Cette amplitude de registres confirme la place d'Alméras parmi les parfumeurs qui ont construit, à parts égales avec Ernest Beaux et Jacques Guerlain, l'identité olfactive de la décennie 1925-1940.